Episode 15 – Peut-on dire qu’un chien qui a un collier étrangleur est heureux?

Dans cet épisode on va parler de bien-être animal et plus spécifiquement du bien-être des chiens de compagnie. Alors on est tous d’accord que ce podcast n’est pas un cours. Quand je parle de bien-être du chien en formation j’en ai pour 2h, donc là c’est un résumé et il y a forcément des notions que je ne vais pas aborder. Le but c’est que vous compreniez le principal et que ça vous amène à réflexion dans votre quotidien avec votre chien.

C’est vraiment important pour moi de faire cet épisode car souvent quand les gens reçoivent des critiques sur l’utilisation d’outils ou de méthodes douloureux.ses, ils répondent « mon chien est heureux » ou « oui c’est ça je maltraite mon chien, appelez la SPA ». Et ça m’éneeeeerve parce qu’en fait oui, c’est grave ! Donc je voulais clarifier tout ça.

Bonne écoute !

Evolution

L’étude du bien-être animal en tant que discipline scientifique est plutôt récente puisqu’elle a émergé au cours des 40 dernières années (Broom, 2010). Globalement ça a commencé grâce aux inquiétudes de la population générale pour le bien-être des animaux élevés pour la consommation/le lait. En parallèle de ce développement dans la recherche scientifique, un mouvement plus social et politique s’est développé : le Mouvement Animal. Dans ce mouvement on reconnaît deux principaux courants qui sont l’abolitionnisme représenté par une opposition à l’exploitation animale dans le but de l’abolir. De l’autre côté on a le welfairisme qui s’oppose à la manière de faire et propose une amélioration du bien-être animal. J’ai décidé de ne pas vous donner mon avis dessus mais je suis antispéciste donc voilà. Du côté abolitionniste il reste encore énormément à faire, du côté welfairste on peut dire que dans l’ensemble c’est mieux qu’avant.

Aussi, le mouvement animal est lié à l’éthique animale qui désigne l’étude de la responsabilité morale des hommes à l’égard des animaux pris individuellement (Vilmer, 2013).

En bref, vous le comprenez, même si ce n’est pas fou, on a bien avancé sur les conceptions liées au bien-être des animaux d’élevage. Pour le chien j’ai envie de vous dire : il y a plus de contrôle dans les élevages d’animaux de ferme et dans les centres d’expérimentation que dans les centres d’éducation et chez les particuliers. Du coup, on a peu de progrès spécifiquement sur le bien-être des chiens de compagnie et les assos qui se lancent sur le sujet peuvent être mises à mal. On a par exemple l’association one voice qui s’était immergée dans des centres d’éducation en coercitif et s’est retrouvée avec des plaintes d’éduc révoltés qu’on montre la vérité de leurs pratiques. Je vous mets l’article dans les références.

Au niveau de la loi, on a eu quelques avancées avec le fait que l’Assemblée nationale ait adopté le 28 janvier 2015 un projet de loi reconnaissant aux animaux le statut d’« êtres vivants doués de sensibilité », alors qu’avant on parlait de biens meubles (Article 515-14 du code civil). En soi, on parle toujours des animaux comme d’une propriété : propriétaires de chiens donc bon. Il y a énormément de choses à faire que ça soit au niveau des punitions liées à des maltraitances ou l’utilisation d’outils coercitifs comme dans d’autres pays (j’en parle en détails dans l’épisode 4 : https://comportementcanin.blog/2021/02/04/episode-4-promenade-et-outils-que-dit-la-science/ )

Définition

Concernant la définition du bien-être, on en a beaucoup, donc pour cet épisode on gardera la dernière définition du bien-être animal présentée dans le rapport de l’INRA (Mormede et al., 2018) car elle regroupe plusieurs notions cruciales du bien-être animal :

Je cite : « Le bien-être d’un animal est l’état mental et physique positif lié à la satisfaction de ses besoins physiologiques et comportementaux, ainsi que de ses attentes. Cet état varie en fonction de la perception de la situation par l’animal ».

J’aime bien cette définition car elle parle de bien-être physiologique et bien-être psychologique comme indissociables : un animal peut ressentir du stress à court terme mais être en bonne santé physique mais si le stress est trop intense ou devient chronique sa santé en pâtira. Cette conception plurifocale du bien-être animal rejoint celle de Fraser (2008) qui évoque trois grands domaines dans le bien-être animal : la santé de l’animal (maladies et blessures), les états affectifs (douleur, détresse, façon dont l’animal expérimente les situations) et la possibilité de vivre une vie naturelle (comportements naturels mais aussi présence d’éléments naturels dans l’environnement).

Quand on parle de bien-être animal il est important de considérer le système dans lequel l’animal évolue et la façon dont cet individu en particulier le perçoit. Quand on parle de système du coup c’est l’environnement dans lequel l’animal vit mais aussi ses interactions. Et du coup la perception de chaque individu a son importance : on n’a pas tous peur des mêmes choses et on ne gère pas tous de la même façon, c’est pareil pour les animaux non humains. Donc on va avoir la perception en fonction de son espèce (chez les chiens beaucoup par leur nez) mais aussi en fonction de la personnalité de chaque individu et de ses expériences.

Quand on parle de bien-être, on parle souvent de stress. En fait, le stress provient de l’évaluation de l’issue d’une situation par l’animal humain ou non humain, et le bien-être est l’état résultant de cette évaluation (Veissier & Boissy, 2007). Donc on a stimuli -> potentiellement stress -> potentiellement affectation du bien-être. Le bien-être d’un individu est lié à ses capacités à gérer le stress imposé par son environnement. En effet, la réponse au stress est un mécanisme adaptatif qui permet de réagir à un événement en mobilisant l’énergie de celui-ci. Le stress peut alors être positif ou négatif. Il s’agit alors de se questionner sur le moment où ça devient trop stressant pour compromettre le bien-être de l’individu. Selon Broom (1986), on a deux indicateurs de mauvais bien-être : (1) l’individu a échoué pour s’adapter à l’environnement, (2) l’effort mobilisé pour s’adapter est trop important. Prendre en compte le contexte dans lequel se trouve l’animal est donc nécessaire car il va également influencer la façon dont l’animal va exprimer son stress ; donc son comportement. Donc là encore il est question de contexte et d’individu.

Mesure du bien-être animal

Il est admis que le bien-être animal est évalué sur une échelle de très pauvre à très bon. Mais cette évaluation, comme vous l’aurez compris, doit représenter la perspective de l’animal, de cet individu en particulier. La place des sciences telles que l’éthologie est donc indispensable pour identifier des indicateurs fiables de bien-être animal, mais leur efficacité en tant qu’outils pour améliorer le bien-être des animaux dépendra de la manière dont les humains interagissent avec les animaux au quotidien (Wemelsfelder & Mullan, 2014).

[si vous ne savez pas encore ce qu’est l’éthologie : https://comportementcanin.blog/2021/09/09/episode-11-ethologie-et-education/]

Quand on parle de bien-être, on parle souvent des 5 libertés. Elles qui ont été énoncées par le rapport Brambell (1965) puis reprises par le Farm Animal Welfare Council en 1967 (Destrez et al., 2014). Elles sont une base inconditionnelle lorsqu’on évoque le bien-être animal et ont été reprises par l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE). Ces définitions sont mobilisées pour identifier des critères de bien-être animal et soulignent la nécessité d’adopter une observation plurifocale du bien-être animal en s’intéressant aux conditions de vie de l’animal mais aussi à la façon dont celui-ci perçoit son environnement. Elles mettent également en avant la multidimensionnalité du bien-être animal en donnant les principales conditions requises pour le bien-être (Mormede et al., 2018). Les voici :

  1. Ne pas souffrir de la faim ou de la soif – par un accès facile à de l’eau et à un régime alimentaire pour maintenir la santé et la vigueur
  2. Ne pas souffrir d’inconfort – avec un environnement approprié comportant des abris et une aire de repos confortable.
  3. Ne pas souffrir de douleurs, de blessures ou de maladies – prévention ou diagnostic rapide et traitement.
  4. Pouvoir exprimer les comportements naturels propres à l’espèce – espace suffisant, environnement approprié aux besoins des animaux et contact avec d’autres congénères.
  5. Ne pas éprouver de peur ou de détresse – conditions d’élevage et pratiques n’induisant pas de souffrances psychologiques. (FAWC, 2009)

Je me suis amusée entre guillemets à souligner les problèmes de bien-être qu’on voit régulièrement en parlant des chiens de compagnie :

  1. – donner une nourriture non adaptée à ses besoins et à sa faim, enlever l’eau à son chiot la nuit pour qu’il soit propre.
  2. – laisser son chien dormir dans le froid alors que son poil ne le permet pas et/ou qu’il n’y a pas été habitué, proposer un couchage non adapté/non apprécié / espaces de choix
  3. – ne pas emmener son chien chez le vétérinaire lorsqu’il en a besoin. Et du coup ici on parle de douleur, donc utiliser un outil douloureux dans l’éducation, frapper son chien etc. / tolérance à la douleur et véto
  4. – promener son chien, lui permettre des sorties régulières et à son rythme (typiquement ne pas lui mettre de pression pour qu’il fasse rapidement ses besoins), lui permettre de rencontrer ses congénères s’il le souhaite. Bref, répondre aux besoins physiques, sociaux et cognitifs. Et je vous amène aussi à réfléchir sur les besoins des races, même si on a toujours un individualité, vous avez plus de chance de devoir faire des longues balades sans trop de stimulation et en misant à font sur les dépenses cognitives avec du berger qu’avec du molosse. On m’a parlé du lavage des chiots
  5. – Celui-là c’est le plus compliqué car la peur et la détresse sont des états complexes. Donc globalement votre chien ne doit pas ressentir de peur ou de stress intense, donc si vous utilisez un rapport de dominance et/ou une méthode qui utilise la peur ou la douleur pour faire obéir votre chien, on n’est pas bon en termes de bien-être. Je vous renvoie à l’épisode 1 où j’ai parlé des conséquences des méthodes coercitives sur le bien-être des chiens (https://comportementcanin.blog/2021/01/07/episode-2-methodes-deducation/ )

Ça rejoint d’ailleurs les annexes de l’arrêté du 3 avril 2014 fixant les règles sanitaires et de protection animale auxquelles doivent satisfaire les activités liées aux animaux de compagnie d’espèces domestiques signé le 07-07-2016.

Je cite : « CHAPITRE VI Dispositions spécifiques à l’éducation, au dressage et à la présentation au public L’exercice des activités d’éducation, de dressage ou de présentation au public dans des conditions et avec méthodes ou accessoires pouvant occasionner des blessures, des souffrances, du stress ou de la peur est interdit. Il doit être tenu compte de l’âge, de la volonté à agir, du sexe, et du niveau et des capacités d’apprentissage des animaux. »

C’est important de préciser qu’on ne mesure pas le bien-être que à l’aide d’indicateur d’émotions négatives (cf stress), on mesure également les comportements liés à des émotions positives. Quand on mesure le bien-être on ne regarde pas qu’un seul indicateur, le but est d’avoir une vision globale. Ces mesures doivent être propres à l’espèce étudiée et même à l’individu lorsque cela est possible (Clegg et al., 2017; Siegford, 2013). Cela rejoint la notion d’Umwelt de Von Uexküll (von Uexküll, 1934) proposant que « ce n’est qu’en tenant compte de la capacité de perception de chaque animal et en notant ce qui est important pour l’animal que l’on peut commencer à dresser une image impartiale du monde de l’animal » (Horowitz & Hecht, 2014). La mesure du bien-être doit donc se faire pour un individu dans un contexte donné (Mormede et al., 2018).

MAIS je vois déjà certains me dire « ok du coup moi mon chien a un collier étrangleur et dans sa perception à lui ça va ». Là je répondrais simplement que si comportements de stress il y a, si conséquences sur le long terme il y a, ça ne marche pas. Et clairement les chiens qui acceptent d’être éduqué par la peur et la douleur sont tout bonnement extrêmement résilients ou en impuissance acquise, en tout cas ils ont capté qu’ils n’ont pas le choix. D’ailleurs je tiens à dire qu’un chien en mal-être total peut continuer à « aimer » son humain, regardez les chiens de combat… Tant qu’on n’offre pas mieux aux chiens ils s’en contentent, et c’est bien triste, du coup essayez vraiment de faire au mieux pour vos chiens et leur bien-être.

Conclusion

Cet épisode visait à reprendre les bases théoriques sur le bien-être animal pour vous donner quelques pistes. Encore une fois on n’est pas sur un cours mais ça vous donne quelques bases scientifiques. Ce qu’il faut retenir c’est que le bien-être c’est global et qu’il faut que l’environnement soit adapté, que l’animal puisse avoir ses besoins comblés et éviter d’avoir des comportements pouvant amener à de la peur ou du stress. Encore et toujours, on parle d’individu et de contexte, il est nécessaire d’apprendre à observer son chien : qu’est-ce qu’il aime, qu’est-ce qu’il n’aime pas et s’adapter. Et pour vous : qu’est-ce que je fais bien et qu’est-ce que je peux mieux faire ?

J’espère que cet épisode vous a plu et qu’il vous a appris des choses.

Références

La fameuse loi sur les méthodes d’éducation : file:///C:/Users/alice/Downloads/Annexes%20AM%2003042014%20anx%20compagnie_modifi%C3%A9%20par%20AM07072016%20publication%20BO-agri.pdf

https://www.naturedechien.fr/le-blog/education-comportement/colliers-de-dressage-utilisation-illegale/

article de One Voice : https://one-voice.fr/fr/blog/one-voice-au-tribunal-pour-combattre-la-violence-subie-par-des-chiens-dans-des-clubs-et-defendre-sa-liberte-dexpression.html + https://one-voice.fr/fr/blog/nous-avons-gagne-pour-les-chiens-victimes-de-maltraitances-dans-les-clubs.html?fbclid=IwAR10uxab62p2cqV_HCIy3v1Kj4Akzdu4SMZ25YBWK5UowPN7dl1fjIwIQCY

Rapport de l’INRA : https://hal.inrae.fr/hal-02628309/document

Episodes liés :

Articles scientifiques :

Brambell, F. W. R. (1965). Report of the Technical Committee to Enquire into the Welfare of Animals kept under Intensive Livestock Husbandry Systems, Cmd. 2386. H.M. Stationery Office. http://docplayer.net/1260087-Technical-committee-to-enquire-into-the-welfare-of-animals-kept-under.html

Broom, D. (2010). Animal welfare science and anthrozoology. (In Japanese with English summary). ERCAZ Newsletter, 6, 4‑9.

Broom, D. M. (1986). Indicators of poor welfare. British Veterinary Journal, 142(6), 524‑526. https://doi.org/10.1016/0007-1935(86)90109-0

Clegg, I. L. K., Van Elk, C. E., & Delfour, F. (2017). Applying welfare science to bottlenose dolphins (Tursiops truncatus). Anim. Welf, 26, 165‑176.

Destrez, A., Deiss, V., & Boissy, A. (2014). Les animaux sont-ils plus heureux en élevage extensif ou intensif? Ethnozootechnie, 95, 27‑31.

FAWC, F. A. W. C. (2009). Report on Farm Animal Welfare in Great Britain : Past, Present and Future, Department for Environment. London: Food & Rural Affairs.

Fraser, D. (2008). Understanding animal welfare. Acta Veterinaria Scandinavica, 50(S1), S1. https://doi.org/10.1186/1751-0147-50-S1-S1

Horowitz, A., & Hecht, J. (2014). Looking at dogs : Moving from anthropocentrism to canid umwelt. In Domestic dog cognition and behavior (p. 201‑219). Springer.

Mormede, P., Boisseau-Sowinski, L., Chiron, J., Diederich, C., Eddison, J., Guichet, J.-L., Le Neindre, P., & Meunier-Salaün, M.-C. (2018). Bien-être animal : Contexte, définition, évaluation. INRA Productions Animales, 31(2), 145‑162. https://doi.org/10.20870/productions-animales.2018.31.2.2299

Siegford, J. M. (2013). Multidisciplinary approaches and assessment techniques to better understand and enhance zoo nonhuman animal welfare. Journal of Applied Animal Welfare Science, 16(4), 300‑318.

Veissier, I., & Boissy, A. (2007). Stress and welfare : Two complementary concepts that are intrinsically related to the animal’s point of view. Physiology & Behavior, 92(3), 429‑433. https://doi.org/10.1016/j.physbeh.2006.11.008

Vilmer, J.-B. J. (2011). Le welfarisme et l’abolitionnisme. Que sais-je?, 51‑65.

Vilmer, J.-B. J. (2013). Chapitre 1. Diversité de l’éthique animale. Journal international de bioéthique, 24(1), 15‑28.

von Uexküll, J. (1934). A stroll through the worlds of animals and men. In Instinctive behavior : The development of a modern concept (C. H. Schiller (Ed.),). New York: International Universities Press.

Wemelsfelder, F., & Mullan, S. (2014). Applying ethological and health indicators to practical animal welfare assessment : -EN- Applying ethological and health indicators to practical animal welfare assessment -FR- L’utilisation d’indicateurs éthologiques et sanitaires pour l’évaluation concrète du bien-être animal -ES- Aplicación de indicadores etológicos y sanitarios a la evaluación práctica del bienestar animal. Revue Scientifique et Technique de l’OIE, 33(1), 111‑120. https://doi.org/10.20506/rst.33.1.2259


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