Episode 9 – impuissance acquise/apprise

lien d’écoute : https://www.podcastics.com/podcast/episode/limpuissance-acquiseapprise-78577/

On continue sur la lignée des épisodes sur la communication canine et la dominance, en d’abordant ce concept d’impuissance acquise et/ou apprise. Comme la dominance, ce n’est pas un gros mot mais il faut bien savoir l’utiliser. Aussi, il y a quelques temps j’avais vu une vidéo d’un « éducateur canin » qui disait que c’était un concept inventé par les positifs pour faire culpabiliser les gens. LOL. Les mêmes qui disent qu’aucun chien ne devrait être euthanasié mais qui leur trouve comme seule solution de les éteindre comportementalement.

Pour ma part, j’ai connu ce concept en deuxième année de psychologie avec Seligman (60’s) et sa théorie de l’impuissance acquise (« learned helplessness »). Quand j’ai commencé à savoir observer les chiens j’ai trouvé que ça illustrait bien le comportement de certains chiens qui se laissent maraves par leurs humains sans répondre. Comme pour les autres épisodes, ne vous affolez pas de suite si vous retrouvez quelques comportements qui correspondent à votre chien, mais si vous vous posiez déjà quelques questions de base et que la découverte de ce concept vous confirme vos impressions, faîtes vous aider par un pro en positif 😉

Pour commencer, je vais vous donner une définition simple de l’impuissance apprise et après on attaquera sur les études scientifiques qui vont avec.

« L’impuissance apprise est un état dans lequel rien de ce qu’une personne choisit de faire n’affecte ce qui se passe. C’est la réaction d’abandon ou de renoncement qui suit la conviction que ce qu’une personne fait n’a pas d’importance » (Nuvvula, 2016). Donc, on est face à des individus qui vont arrêter de réagir face à un stimulus douloureux. On est sur un conditionnement à l’acceptation de la douleur. On remarque ça chez l’humain dans les situations de violences conjugales/parentales par exemple ou dans la dépression avec le repli. On renonce à lutter contre la douleur car on ne voit pas d’issue de secours. Et en fait, c’est la même chez la plupart des animaux humains et non humains.

Etude de Seligman

Du coup pour parler de l’impuissance acquise, on doit passer par l’étude qui est la base de la base : les études de Seligman (Seligman, 1972; Seligman et al., 1979). Cette recherche avait pour objectif d’étudier l’impact comportemental et psychologique d’évènements traumatiques incontrôlables en passant par un modèle d’expérimentation animale.

Dans cette étude, ils sont partis du principe que la plupart des études expérimentales se basaient à l’époque sur des punitions ou récompenses que le sujet contrôle mais que ce n’est pas comme ça dans la vie. Dans son article il dit qu’on fait face à des évènements qu’on peut contrôler par nos actions mais aussi des évènements qu’on ne peut pas du tout contrôler. Ces évènements peuvent provoquer de la passivité face à un événement traumatique, du stress chez les animaux et possiblement de la dépression chez l’humain. Je préfère prévenir maintenant que cette étude est assez violente et qu’elle ne pourrait être reproduite de nos jours. Si vous êtes trop sensibles, vous pouvez un peu avancer l’épisode pour éviter la description de cette recherche. Je vous fais une traduction directe de l’article pour éviter de dire des conneries.

Au niveau comportemental, ils ont noté que le groupe de chien dits naïfs (donc sans apprentissage) qui recevait des chocs dans une cage ont commencé à courir de façon désespérée, se sont fait caca et pipi dessus, ont hurlé jusqu’à ce qu’accidentellement ils passent la barrière pour échapper aux chocs. Avec la répétition de l’expérience, ces chiens sautaient la barrière de plus en plus rapidement. A l’inverse, pour des chiens à qui on a donné des chocs de façon incontrôlable, s’arrêtaient de courir et de crier pour s’assoir ou s’allonger en gémissant jusqu’à ce que les chocs s’arrêtent. Ces chiens ne cherchaient donc même pas à passer la barrière pour s’échapper, ils semblaient juste abandonner et accepter passivement les chocs. Certains chiens de ce groupe ont même sauté la barrière puis sont revenus, ne comprenant pas que ça leur permettait d’éviter les chocs électriques. Ils ont donc utilisé le terme d’impuissance apprise pour décrire l’interférence avec la réponse adaptative produite par un choc inéluctable. Cette interférence se retrouve d’ailleurs chez les rats, les chats, les poissons, les souris et évidemment les humains. Ils précisent aussi que cet incapacité à contrôler un évènement traumatique ne vient pas juste perturber l’évitement des chocs mais aussi d’autres comportements adaptatifs.

En résumé, l’expérience d’un traumatisme incontrôlable comporte généralement trois effets de base : a) les animaux deviennent passifs face à un traumatisme, c’est-à-dire qu’ils sont plus lents à initier des réponses pour atténuer le traumatisme et peuvent ne pas réagir du tout ; (b) les animaux sont plus lents pour apprendre que leurs réponses peuvent contrôler le traumatisme, c’est-à-dire que si l’animal fait une réponse qui produit un  soulagement, il peut avoir les difficultés à faire le lien ; et c) les animaux montrent plus de stress face à un traumatisme qu’ils ne peuvent contrôler qu’avec équivalent à un traumatisme contrôlable.

Application en éducation

P+ et outils coercitifs

Je pense qu’en entendant l’étude de Seligman vous avez capté le lien avec les outils coercitifs qu’ils soient colliers électriques ou colliers étrangleurs. En se référant aux conclusions de Seligman, on voit que de la douleur appliquée de façon incontrôlable nuit à la capacité réagir face à la douleur, à faire des apprentissages et au bien-être du chien. Pour les détails joyeux, je vous renvoie à l’épisode sur les promenades et les outils où je parle de plusieurs études scientifiques qui démontrent la nuisance physiologique et comportementale de ces outils. Je donnerais juste un petit exemple du chien qui aboie quand il est seul chez lui. Votre chien aboie lorsqu’il est seul chez vous. Pourquoi aboie-t-il ? Parce que c’est son seul moyen de s’exprimer. En général, l’aboiement dans ces cas-là est un aboiement anxieux/d’ennui. Il est important de s’intéresser aux raisons pour travailler directement dessus. Et éventuellement contacter un éducateur pour vous aider. Si vous ne cherchez pas à comprendre, parce que ça emmerde vos voisins et vous préférez être en bon terme avec eux plutôt que de prioriser le bien-être de votre chien, vous lui mettez un collier électrique. À chaque fois qu’il aboie et donc essaie de communiquer il se prend une décharge. Au début il continue d’aboyer, et puis ça fait mal quand même, et il ne peut fuir, le boitier étant directement attaché à son cou. Donc il aboie de moins en moins jusqu’à ne plus aboyer puisqu’il aura compris que quoi qu’il fasse il aura mal. Il va donc se résigner. Alors non, il ne comprend pas qu’aboyer c’est mal, il comprend juste qu’en essayant de communiquer son ennui/angoisse il a mal. Autant vous dire que ce n’est pas super pour la relation que vous avez avec lui et son épanouissement.

Mais du coup même sans outil coercitif direct, on peut mettre un chien en situation d’impuissance acquise par des comportements inadaptés, violents auxquels le chien n’a que la solution d’accepter. D’une façon générale, les chiens attaquent ou évitent lorsqu’ils sont confrontés à un déclencheur effrayant mais il peut aussi se figer et là c’est flippant. Les chiens qui ont appris à devenir impuissants abandonnent, s’effondrent et espèrent que le déclencheur effrayant disparaîtra et ne les blessera pas. On voit régulièrement des chiens supporter de leurs humains des comportements violents physiquement ou psychologiquement tels que leurs hurler dessus, donner des acoups tous les mètres ou pour donner un ordre, déplacer physiquement, taper etc. Un chien de taille normale a toute la force nécessaire pour envoyer chier son humain voir lui rendre la pareil, mais ils ne le font pas. Pourquoi ?  Parce que peu importe ce qu’ils font ça ne peut changer l’évènement douloureux ou stressant auquel ils sont confrontés. Donc souvent, on va voir des chiens dits super obéissants tout simplement parce qu’ils sont résignés et qu’ils répondent à la demande de leurs humains car ils ne voient pas d’issue possible. Quand je regarde ce que certains chiens supportent, je me dis en voyant ces chiens que les miens m’auraient bien remis à ma place et qu’ils auraient eu bien raison. Ils me remettraient d’autant plus en place que ce ne sont pas des comportements habituels et que je leur laisse une marge de choix dans la plupart des situations. Pour exemple et encore une fois pour vous rappeler que personne n’est parfait : il m’est déjà arrivé et il m’arrive encore de crier pour demander un truc à mes chiens. Parce que je suis soulée, parce que ne gère pas mes émotions, parce que j’ai peur pour eux ou autre connerie. Et ben je peux vous dire qu’Eliott dans ces moments-là m’envoyait bien péter et prenait bien son espace de moi et Bocuse se barre littéralement. En même temps ils m’envoient des gros signaux d’apaisement et c’est toujours dans ces moments que je me dis merde là je fais n’importe quoi, ce n’est pas adapté et je mets mes chiens dans une situation inconfortable. C’est pour ça que je pense que c’est important dans ces moments-là qu’un chien soit capable de nous dire que ça c’est non et que nous de notre côté on se calme et on revoir la situation pour que ça ne nuise pas à nos chiens. Mais vu que beaucoup d’humains n’acceptent pas ça, ils en rajoutent une couche jusqu’à ce que le chien cède. D’ailleurs, c’est ce qu’on voit dans les vidéos de beaucoup d’éducateurs qui sont en mode « ma méthode marche regardez le chien n’essaie plus de me bouffer ». Souvent, on voit un chien qui est figé et qui n’essaie même plus de communiquer et accepte tout ce qu’on lui impose… Comme vous l’aurez compris, le principe de la méthode coercitive se base sur cette impuissance acquise. Regardez des vidéos de grands « dresseurs de chiens dominants ». À base de coups de collier, de cris, le chien finit par se coucher. Pourquoi il se couche ? Parce que la lutte ne sert à rien. Malgré les nombreux signaux d’apaisement, voir menace de morsure, l’humain ne tente pas de le comprendre et ne prend pas en compte ses messages, du coup il va juste abdiquer. Ceux qui me diront que c’est les extrêmes qui font ça, non toute contrainte imposée à répétition sans proposer une alternative, c’est juste pousser son chien à ne plus réagir. Je pense (et je pense que j’ai raison de penser ça), que cette méthode est une volonté de réduction du chien à l’état de chose. On n’éduque pas, on n’est pas sur du compromis, on n’est pas sur de l’apprentissage. Un chien doit pouvoir s’exprimer. Encore plus, apprendre au chien qu’il ne peut nous faire confiance, qu’il ne peut faire confiance à la main de l’homme. Pour moi, c’est le risque de déclencher une agressivité et de construire un chien agressif.

Pour finir, je cite ce passage que j’avais trouvé sur Adcanes qui a apparemment disparu mais qui est particulièrement bien écrit et vous permettra peut-être de mieux comprendre tout ça et qui s’appelle Ave (super) Cesar. Il parle de César Millan un éduc très connu aux US mais qui est clairement un spécialiste de l’impuissance acquise. Dans ce discours vous verrez surement certains de nos éducateurs français bien connus. « Ce que les partisans de Millan ne parviennent pas à comprendre, c’est que ces méthodes ont un taux de réussite significativement plus faible que la désensibilisation systématique et le contre-conditionnement employé par le « Certified Applied Animal Behaviorists » et les éducateurs en méthode positive. La morsure est juste une réponse comportementale appartenant au comportement agonistique, et l’une des principales raisons pour lesquelles des chiens bien socialisés mordent des gens est que nous ne répondons pas à tous leurs signaux agonistes. Si un chien tente de résoudre pacifiquement un conflit avec nous et que nous ignorons sa tentative de demande d’éloignement, il sera obligé de réagir défensivement. Poussé à bout, la plupart des animaux auront recours à l’agression au moment où la fuite ne sera plus une option (par exemple, tenter de forcer une « soumission »). Parfois, la suppression de la possibilité de fuite dans un conflit plongera le chien dans un état d’impuissance acquis et il se renfermera sur lui-même, causant un état de dépression émotionnelle grave et un stress psychologique apparenté au PTSD (Post-Traumatic Stress Disorder) avec des symptômes semblables à ceux des Humains (Seligman, 1972) ; cependant, avec les autres chiens, il supprimera simplement les signaux d’alerte qu’utilisent les chiens pour prévenir une morsure. Il est difficile de prédire quel résultat se produira (qui, dans tous les cas, ne sera jamais bon). Les comportementalistes ont donc appris d’autres façons d’aborder ces comportements, tout en limitant le risque d’aggravation des symptômes, de supprimer les signaux d’avertissement, de créer un traumatisme psychologique, ou d’endommager le lien entre l’Humain et le chien. Le comportement agonistique intra-spécifique est un comportement adaptatif très important destiné à prévenir les blessures chez les animaux sociaux, mais en tant que propriétaire nous voyons fréquemment des signaux destinés à maintenir la paix lors des situations conflictuelles. Ce faisant, nous intensifions naturellement le comportement alors qu’il serait plus facile de le régler avec la désensibilisation systématique et le contre-conditionnement. »

En bref, je pense qu’en éducation il y a une grosse différence entre un chien qui va apprendre et dont les signaux comportementaux vont montrer qu’il comprend et que ça ne lui coûte pas trop et un chien qui va faire le comportement sans comprendre et ayant toutes ses mimiques faciales et son attitude qui indiquent un mal-être. En positif, une fois de plus il y a des limites, un cadre, on n’est pas au pays des Bisounours où tout est autorisé. Mais on prend le temps de poser lentement ce cadre, de laisser le chien s’adapter, il n’est pas pris au piège, on apprend avec lui à définir les limites. Et ça, c’est la garantie d’avoir un chien bien dans ses pattes.

Conclusion

Je voulais faire cet épisode car je vois beaucoup de choses qui me choque et je pense que tout le monde ne saisit pas la gravité de ce qu’on peut imposer à nos chiens au prix d’avoir l’impression que notre chien nous obéi. J’espère que vous aurez appris des choses et si vous êtes encore un peu perdu dans tout ça, je vous invite à réfléchir à est-ce que votre chien vous obéi dans un but de coopération avec vous ou parce qu’il est cassé. Si c’est dans un but de coopération, vous avez un loulou qui va être dans la proposition, qui va avoir une attitude détendue, qui peut montrer quelques signaux de stress quand il ne comprend pas mais sans entrer dans un état de détresse, qui va être motivé par la récompenses et va travailler en binôme avec vous. Dans le deuxième cas, votre chien va peut prendre des décisions, il va probablement avoir un corps un peu figé, vous faire beaucoup de détournement de regard de bâillement, d’évitement, il sera motivé par l’évitement de la punition. Si vous êtes dans le deuxième cas, ne vous flagellez pas et allez de l’avant. Evidemment, il y a certains chiens qui sont trop cassés mais la majorité ont une bonne résilience et vous pouvez rattraper tout ça, en redonnant par exemple des possibilités de faire des choix, en privilégiant les renforcements positifs et surtout en vous faisant aider par un pro de qualité. L’important va être d’être patient et de réapprendre les choses de façon très graduelle.

Références

Vidéos :

Petite vidéo pour explication sur l’Humain :

Autre vidéo sur la comparaison entre l’apprentissage en collier électrique vs clicker training (sur des humains ne vous inquiétez pas) qui montre très bien ce moment où l’individu ne fait plus rien : https://www.youtube.com/watch?v=yQAayRtXkwE&t=3s

Lectures

https://www.zenovet.com/post/la-d%C3%A9tresse-acquise

Nuvvula, S. (2016). Learned helplessness. Contemporary clinical dentistry, 7(4), 426.

Seligman, M. E. (1972). Learned helplessness. Annual review of medicine, 23(1), 407‑412.

Seligman, M. E., Maier, S. F., & Geer, J. (1979). Alleviation of learned helplessness in the dog. In Origins of Madness (p. 401‑409). Elsevier.

http://fidelecanin.over-blog.com/2018/02/l-impuissance-acquise.html

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