Episode 5 – signaux d’apaisement

lien d’écoute : https://www.podcastics.com/podcast/episode/signaux-dapaisement-que-dit-la-science-68049/

Dans cet épisode on parle des signaux d’apaisement d’un point de vue scientifique. Le but étant de faire un point sur les études et de vous donner des indications pour réussir à bien observer la communication de votre chien. On finira d’ailleurs l’épisode en parlant de l’échelle d’agressivité et de pourquoi c’est important de prendre en compte ces signaux.

Les signaux d’apaisement sont une notion de plus en plus connue mais qui est parfois incomprise. Peu importe le nom qu’on leur donne : signaux d’apaisement, signaux de stress, ils sont importants à prendre en compte pour comprendre au mieux le comportement canin ainsi que pour leur importance autant dans la communication intraspécifique (entre chiens) qu’interspécifique (entre chiens et humains, chats, lamas etc.). Ils vous permettent donc de mieux comprendre le comportement de votre chien avec les autres chiens mais également avec vous, les autres humains et vos animaux de compagnie.

La place des signaux dans la communication

La communication peut être définie comme le transfert d’informations qui se produit lorsqu’un individu (l’expéditeur) envoie un signal susceptible de modifier le comportement d’un autre individu (le destinataire) (Landsberg et al., 2011). Pour une communication efficace, il faut donc que les 2 partis utilisent et comprennent le même code. En outre, la communication visuelle des chiens est très importante et complexe (Goodwin et al., 1997)) et ils utilisent tout leur corps pour communiquer (Siniscalchi et al., 2018) alors que nous les humains on privilégie les canaux vocaux et tactiles. Mais grâce au 30 000 ans de domestication (ou plus selon les chiffres hein), les chiens ont développé des compétences pour communiquer avec nous (Kaminski & Nitzschner, 2013). Alors que nous, on n’est pas très bons pour comprendre leurs signaux. Par exemple, les études de (Mariti et al., 2012) et (Kerswell et al., 2009) ont mis en avant que les signes comportementaux subtils, affichés dans les premiers stades de l’éveil émotionnel (donc les signaux dits d’apaisement), passent souvent inaperçus et peuvent être mal interprétés par les propriétaires de chiens. En effet, les humains auraient tendance à concentrer leur attention sur les vocalisations et les mouvements corporels bruts, et les signaux plus subtils peuvent être facilement dissimulés par les traits morphologiques du chien (Kerswell et al., 2009).

Pour revenir à nos moutons, les signaux d’apaisement sont définis comme : « des comportements qui manifestent le caractère pacifique d’un animal et qui inhibent, réduisent ou mettent fin au comportement agressif des partenaires sociaux » (Mariti et al., 2014). Pour essayer de faire la liste la plus complète, je vais reprendre les comportements évoqués par Rugaas comme des signaux d’apaisement :

Il y a les détournements de la tête et du corps, le fait de s’asseoir généralement en montrant son dos, se lécher la truffe, plisser les yeux, se figer, avoir des mouvements lents, contourner, bailler, avoir une position d’appel au jeu, se coucher, renifler, s’interposer, remuer la queue, lever la patte avant.

Beaucoup de gens ne veulent pas les appeler signaux d’apaisement mais plutôt signaux de stress. C’est intéressant et nous verrons plus tard leur sens « d’apaisement ». Mais quand on regarde la littérature, on voit que la majorité des signaux dans le livre de Rugaas correspondent à des signaux de stress comme le bâillement, le détournement de regard ou de tête, le pourléchage de babines, le fait de lever une patte (Beerda et al., 1998; Mariti et al., 2012; Rooney et al., 2009; Schilder & van der Borg, 2004; Tod et al., 2005).

Quel est le but des signaux d’apaisement et pourquoi s’y intéresser ?

Ils ont un but communicatif puisqu’ils permettent d’indiquer l’état émotionnel d’un chien à un autre principalement pour but de désamorcer la situation ou interrompre un comportement agressif (Rugaas, 2005), et donc d’apaiser la situation. Pour Rugaas, ces signaux sont encore plus forts que ceux des loups et peuvent prévenir un épisode agressif et donc éviter le conflit (Chiara Mariti et al., 2017). En effet, chez le loups, on parle surtout de signaux d’arrêt pour stopper l’interaction mais qui ne seraient pas présents en préventif (Fox, 1971).

Pour illustrer tout ça, une étude récente (Firnkes et al., 2017) s’est intéressée à ces fameux signaux dans la communication interspécifique entre le chien et l’humain. Globalement, leur but était de voir si les signaux d’apaisement présents dans la communication entre chiens (et entre loups) étaient présents dans la communication entre chiens et humains, dans quelles situations et s’ils étaient utilisés comme tels. Ils se sont focalisés sur les signaux de détournement de regard (looking away) et de pourléchage des babines (licking of lips). Dans leur étude, ils ont inclus des chiens de toutes races d’au moins 13 mois qui participaient avec leur humain à différents tests. L’expérimentateur était inconnu du chien et agissait de façon neutre/environnementales (passer à côté d’un joggeur, de quelqu’un alcoolisé), amicale (appeler le chien ou le toucher accidentellement) ou menaçante (cri ou menace physique). De leur côté, les chiens étaient tous en laisse d’1m50. Les réactions comportementales du chien étaient catégorisées en 6 items : Comportements sociopositifs, soumission active, comportements de soumission, comportements de soumission claire, comportement de défense, comportement offensif et évitement. Ces comportements sont décrits en barre d’infos. Il y a d’ailleurs des images illustratives dans l’article si vous voulez.

Les résultats montrent que ces deux signaux (détournement de regard et pourléchage de babines) sont utilisés dans la communication humain-chien. Ils étaient plus fréquemment observés dans la situation menaçante ou de conflit. Aussi, les chiens montraient moins de signaux d’apaisement dans les situations de menace majeure que dans les situations de menaces faibles. Les chercheurs expliquent cela par le fait que dans les menaces majeures, les signaux d’apaisement sont moins utiles et que les chiens privilégieraient des stratégies de comportements de soumission ou d’évitement visant à arrêter le conflit et à augmenter la distance physique avec l’autre individu. Ces résultats sont congruents avec (Beerda et al., 1998) qui a mis en avant que ces comportements oraux sont moins fréquents dans des situations particulièrement stressantes. Le pourléchage de babines était essentiellement utilisé dans la rencontre avec l’humain dans un contexte de « comportement de soumission » qui est une approche amicale avec des signaux de soumission que dans les approches de soumission claire. Ce signal jouerait le même rôle que dans la communication intra : un signal d’apaisement associé à une réduction de la distance entre 2 individus pour exprimer des intentions pacifiques. Le comportement de soumission claire était présent dans quasiment toutes les situations de menace.

Une étude de (Mariti et al., 2017) s’est intéressée à savoir si ces signaux avaient une visée de communication et de calmer. Ils ont mené une étude sur 24 chiens, moitié mâles, moitié femelles et se sont basés sur les signaux d’apaisement selon Rugaas. Ils les ont divisés en 2 groupes d’émetteurs : les petits et les grands chiens. Ces comportements étaient analysés pendant 5 minutes de rencontre sans laisse dans laquelle le chien rencontrait un chien familier, un non familier, du même sexe et de l’autre sexe. Les résultats montrent que les chiens ont passé au total 40% du temps sans interagir, 17,5% en interagissant à distance et 42% en interagissant proches. Sur 2130 signaux codés via vidéo, certains étaient plus présents que d’autres : le détournement de tête, le pourléchage de babines, le figement et le détournement du corps. 62% des signaux étaient présents dans les interactions proches, 25% à distance et 9% en l’absence d’interactions. Les signaux étaient significativement plus présents pendant une interaction qu’hors interaction, suggérant qu’ils ont une vocation de communication. Les plus hauts nombres de signaux étaient lors de la rencontre avec un chien non familier. Le détournement de tête, le pourléchage de babines, le figement, le fait de se faire plus petit et le fait de lever une patte étaient plus fréquents avec le chien inconnu. Cela peut être lié avec l’incertitude du comportement du chien en face. Le fait de lécher la babine de l’autre chien était plus présent avec les chiens familiers qui est un comportement qui expose en étant proche de la bouche. Il y a eu 109 comportements agressifs, ils n’étaient jamais précédés de comportements d’apaisement de l’autre chien. Dans 67% des cas (N = 73), au moins un signal d’apaisement a été émis après une interaction agressive. L’envoie de signaux d’apaisement était d’autant plus probable avec un chien inconnu qu’avec un familier. Ce type de comportement permettait une désescalade de l’agressivité de l’autre chien. Les chercheurs concluent que ces signaux d’apaisement peuvent effectivement jouer un rôle dans la facilitation sociale et la prévention de nouveaux comportements agressifs.

Echelle d’agressivité

Mais alors, nous, comment les percevons-nous ? Une étude de (Mariti et al., 2012) a interrogé 1190 propriétaires de chiens. Son étude est hyper intéressante car elle montre que la majorité des interrogés ont bien su définir le stress en tant que qu’altération à court ou long terme de l’équilibre psychophysique de l’animal pouvant aboutir sur une maladie. Les comportements les plus associés à des signes de stress étaient : les tremblements et gémissements, suivi de signes d’agressivité, d’aboiement excessif et d’halètement. Aussi, les femmes percevaient leurs chiens comme plus stressés que les hommes. La conclusion de cette étude est que les humains sont un peu nuls pour reconnaître des stades de stress relativement bas. Cela peut donc impacter le bien-être du chien mais également les risques de comportements d’agression.

Allons donc plus loin et parlons de l’échelle d’agressivité. J’ai découvert ce concept il y a quelques années et ça a fait tellement de sens. Observer et comprendre ces signaux permet donc de comprendre que votre chien peut être dans une situation inconfortable. Kendall Sheperd a développé l’échelle d’agressivité (Canine ladder of agression) (Horowitz & Mills, 2009).  Cette échelle est une représentation des comportements que tous les chiens vont faire en réponse à une escalade du stress ou de la menace perçus. Cela va de comportements dits légers comme le clignement des yeux et le pourléchage de babines à une agression grave. Vous voyez le lien avec les signaux d’apaisement ? Les comportements dits légers sont ces signaux d’apaisement, ils ont pour but de détourner la menace. Le passage à la menace ne se fera que si les autres comportements n’ont pas pu détourner la menace. Comme dit Sheperd, l’agression n’arrivera que si le reste échoue. L’agressivité est donc créée dans toute situation où le comportement d’apaisement est chroniquement incompris et ne permet pas d’obtenir le résultat socialement attendu. Les chiens peuvent passer à l’agressivité manifeste en quelques secondes au cours d’un seul épisode si la menace perçue se produit rapidement et de près. Typiquement le chien surpris dans son sommeil. Ou lorsqu’il apprend à se passer des échelons inférieurs de l’échelle au fil du temps, si les efforts répétés d’apaisement sont mal compris et ne reçoivent pas de réponse appropriée. Ou lorsque certains des comportements de cette échelle sont punis tels que les comportements de grognement alors que ce sont des précurseurs d’attaque. Le résultat va être que, petit à petit, le chien ne préviendra plus et il passera directement à la morsure. D’un côté on a le passage à l’acte mais on peut aussi avoir l’autre cas extrême. Si le chien comprend qu’aucun comportement ne peut l’aider, il va cesser de réagir. C’est ce qu’on appelle l’impuissance acquise/apprise. Elle a été théorisée par Seligman et définie par Overall (1997) comme apparaissant quand un animal est forcé à être exposé à une situation incontrôlable où aucun changement de son comportement ne peut provoquer un changement dans son environnement.

Conclusion

Que faut-il retenir de ces études ? Les chiens utilisent des signaux d’apaisement entre eux et avec nous. Ces signaux ont une valeur communicative et de calmer en amont le conflit ou de faire suite à un comportement agressif de l’autre individu. Ils sont moins présents lorsque la situation est très menaçante où les chiens privilégieraient la fuite. Ils sont également plus utilisés face à un individu inconnu que connu. Certains signaux seraient plus fréquents tels que le détournement de tête, le pourléchage de babines, le figement et le détournement du corps.

Le prochaine épisode, parlera des signaux d’apaisement mais cette fois-ci d’un point de vue un peu plus pratique pour vous donner les clefs pour bien comprendre la communication de votre chien 🙂

Articles du blog en lien :


Données complémentaires – étude de Firnkes :

Catégorie comportementaleExpression du comportementOccurrence du comportementRôle du comportement
Comportement sociopositifApproche amicale avec oreilles décollées, queue relevée, contact visuel, détenduLors de l’établissement d’un contact et de l’approche d’un partenaire socialDémontre une volonté d’interaction sociale et amicale
Soumission activeApproche avec les oreilles aplaties, tête en avant, museau surélevé, la queue peut avoir des articulations pliéesÉtablissement de contacts amicaux et soumis avec le partenaire socialDémonstration d’intentions pacifiques à l’approche
Comportement de soumissionAffichage total soumis avec oreilles légèrement aplaties, évitement du contact visuel, queue abaissée, posture normale, évitement / pas d’approcheEn réaction à une menace perçue et en cas de conflit intra-espèceDésescalade, réduction du comportement agressif de la contrepartie
Comportement de claire soumissionAffichage total clairement soumis avec oreilles complètement aplaties, queue repliée entre les jambes, articulations pliées et donc, posture accroupie, évitement / pas d’approcheOccurrence et rôle comme dans le cas d’un comportement soumis. Se manifeste surtout dans le cas d’une menace plus forteDésescalade, réduction du comportement agressif de la contrepartie
Comportement menaçant de défenseComportement menaçant : regard fixe sur la personne testée, posture tendue, grognements, aboiements, cheveux relevés, plissement du nez, et en même temps, affichage total peu sûr, c’est-à-dire oreilles aplaties, longues commissures des lèvres, articulations pliées, queue abaissée ou rentrée, augmentation potentielle de la distanceEn cas de conflit et de menace au sein d’une même espèceMettre fin à un conflit par un comportement agressif
Comportement menaçant offensifComportement menaçant : fixer la personne testée, posture tendue, grognements, aboiements, cheveux relevés, plissement du nez, et en même temps, affichage total sécurisé, c’est-à-dire oreilles décollées, coins de la bouche courts et ronds, queue relevée, approche potentielleOccurrence et rôle comme dans le cas d’un comportement défensif menaçantMettre fin à un conflit par un comportement agressif
FuiteÉvasion rapide jusqu’au bout de la laisse et surtout pas de contact visuel avec la personne testée en cas d’évasionEn cas de conflits et de menaces intraspécifiquesMettre fin à un conflit en s’échappant
traduction de la catégorisation des comportements dans l’étude de Firnkes et al. (2017)

Références

Beerda, B., Schilder, M. B. H., van Hooff, J. A. R. A. M., de Vries, H. W., & Mol, J. A. (1998). Behavioural, saliva cortisol and heart rate responses to different types of stimuli in dogs. Applied Animal Behaviour Science, 58(3‑4), 365‑381. https://doi.org/10.1016/S0168-1591(97)00145-7

Firnkes, A., Bartels, A., Bidoli, E., & Erhard, M. (2017). Appeasement signals used by dogs during dog–human communication. Journal of Veterinary Behavior, 19, 35‑44. https://doi.org/10.1016/j.jveb.2016.12.012

Fox, M. (1971). Behaviour of Wolves Dogs and Related Canids. Dogwise Publishing.

Goodwin, D., Bradshaw, J., & Wickens, S. M. (1997). Paedomorphosis affects agonistic visual signals of domestic dogs. Animal Behaviour, 53(2), 297‑304.

Horwitz, D., & Mills, D. (2009). BSAVA manual of canine and feline behavioural medicine.

Kaminski, J., & Nitzschner, M. (2013). Do dogs get the point? A review of dog–human communication ability. Learning and Motivation, 44(4), 294‑302. https://doi.org/10.1016/j.lmot.2013.05.001

Kerswell, K. J., Bennett, P. J., Butler, K. L., & Hemsworth, P. H. (2009). Self-Reported Comprehension Ratings of Dog Behavior by Puppy Owners. Anthrozoös, 22(2), 183‑193. https://doi.org/10.2752/175303709X434202

Landsberg, G., Hunthausen, W., & Ackerman, L. (2011). Behavior Problems of the Dog and Cat-E-Book. Elsevier Health Sciences.

Mariti, C., Falaschi, C., Zilocchi, M., Carlone, B., & Gazzano, A. (2014). Analysis of calming signals in domestic dogs : Are they signals and are they calming? Journal of Veterinary Behavior, 9(6), e1‑e2. https://doi.org/10.1016/j.jveb.2014.09.008

Mariti, Chiara, Falaschi, C., Zilocchi, M., Fatjó, J., Sighieri, C., Ogi, A., & Gazzano, A. (2017). Analysis of the intraspecific visual communication in the domestic dog (Canis familiaris) : A pilot study on the case of calming signals. Journal of Veterinary Behavior, 18, 49‑55. https://doi.org/10.1016/j.jveb.2016.12.009

Mariti, Chiara, Gazzano, A., Moore, J. L., Baragli, P., Chelli, L., & Sighieri, C. (2012). Perception of dogs’ stress by their owners. Journal of Veterinary Behavior, 7(4), 213‑219. https://doi.org/10.1016/j.jveb.2011.09.004

Rooney, N., Gaines, S., & Hiby, E. (2009). A practitioner’s guide to working dog welfare. Journal of Veterinary Behavior, 4(3), 127‑134. https://doi.org/10.1016/j.jveb.2008.10.037

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Siniscalchi, M., D’Ingeo, S., Minunno, M., & Quaranta, A. (2018). Communication in Dogs. Animals, 8(8), 131. https://doi.org/10.3390/ani8080131

Tod, E., Brander, D., & Waran, N. (2005). Efficacy of dog appeasing pheromone in reducing stress and fear related behaviour in shelter dogs. Applied Animal Behaviour Science, 93(3‑4), 295‑308.

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